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Enfer et Paradis

Entre paradis et enfer : Mourir au Moyen Age, 600-1600. Sous la direction de Sophie Balace et Alexandra de Poorter. Bruxelles : Musées royaux d’art et d’histoire, 2010.
Un catalogue d’exposition sur la mort au Moyen Age dans les fonds de Michelet.

Très Belles Heures Notre-Dame - Scène de Martyrs - Louvre RF2023r

Prière aux Saints Martyrs : Scène de martyrs, extraite du livre de prière de Turin des Très Belles Heures de Notre-Dame du duc Jean de Berry / Maître du Groupe de Saint-Jean-Baptiste. Photo RMN, domaine public, via Wikimedia Commons.

Au Moyen Age la mort occupe une place centrale. Elle est partout et peut survenir à chaque instant. Il y a bien sûr les maladies de l’enfance, les disettes, mais aussi les périodes de guerre et les grandes épidémies. Si bien que l’homme médiéval est obsédé par son salut. Depuis sa naissance l’Église lui enseigne qu’il y a des gentils et des méchants. Et c’est plus par peur de l’enfer, enfer cent fois représenté par les peintres et les poètes, que véritable désir  de plaire au curé qui le pousse à vouloir se ranger parmi les premiers. Localisé dans les entrailles de la terre sous forme d’un gouffre, le supplicié prisonnier des flammes voit son âme broyée par une roue édentée. Cette vision brandie par l’Église est à l’homme médiéval parfaitement épouvantable. Pour gagner le paradis, ou tout est calme et volupté, il a une série de petites astuces. Et l’Ars moriendi  « l’art de bien mourir » en est la forme la plus aboutie. Après les livres d’heures qui l’aident à prier, ce manuel du XIVe siècle conçu sur un essai de Jean Gerson, chancelier de l’université de Paris, fait le pari ultime d’aider le mourant en le préparant lui et son entourage à la mort. Avec pour seul remède l’unique consigne : mener une vie sage et vertueuse.

Les dernières tractations

Pour aller au paradis, mieux vaut ne pas se montrer trop cupide, ou au moins faire semblant de ne pas trop s’attacher aux biens de ce monde. Pour montrer sa bonne volonté on fait des dons. A l’église surtout. Des coussins, des calices, des chaussures, des retables. Et bien sûr ces dons, il va de soi ne sont pas tout à fait gratuits. Outre leur fonction honorable, ils ont pour but que moines et hommes d’Église prient pour leur âme et s’attirent ainsi les bonnes grâces de Dieu. Le nec plus ultra est la concession d’obits. Sorte de pack tout en un qui comprend : office de prière pour le mourant, messe de requiem, puis visite de la tombe. De même les dernières paroles du moribond, loin de s’attacher à quelque marque d’affection à la famille par un dernier je t’aime implorant, n’ont plus que pour ultime obsession l’appel convulsif à la Vierge et au Saint Michel peseur d’âmes. Croyance encore que peut-être le défunt dans une ultime chance se verra accorder la dernière miséricorde. Quoi qu’il en soit son dernier ordre se résumera à cette action : prier pour lui. Et sa famille s’exécutera sans la moindre résistance.

Châsse de Saint Potentin. Musée du Louvre. Photo : Catherine Zérini.

La mise en terre

Le commun des mortels est enterré dans le cimetière paroissial. Le défunt est inhumé sur le dos et paré d’un linceul. D’abord en pleine terre, puis à la fin du Moyen Age dans un  cercueil. A partir du XIIIe siècle, les nobles obtiennent le privilège de se faire inhumer au cœur de l’église, dans la nef ou l’abside, tout près des reliques afin d’accroitre les chances de salut. Les plus pauvres ont évidemment un sort moins glorieux : ils sont tout simplement enterrés dans la fosse commune. Une place à part est faite aux enfants. Comme si il leur fallait compenser le bonheur volé qu’ils n’auront pas la chance de connaître sur terre, l’Église leur réserve la meilleure part. Sur le parvis, le long du mur des églises,  dans le chœur, là s’établit leur dernière demeure. Et en dernier lieu il y a encore des exceptions : le cimetière opère encore une dernière discrimination voulant reléguer bien loin les mauvais morts qui auraient souillés sa terre : les criminels non repentis, les chevaliers morts au combat et les juifs.

Crossbones (PSF)

Pearson Scott Foresman. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Le cimetière

Tout comme la mort est au cœur de la vie, le cimetière est au cœur de la ville. Si le mort est toujours aimé il peut parfois être redouté. Et circule à voix basse ces histoires où on aurait vu le mort sortir attaquer le passant. On prend alors très vite l’habitude, de planter près des tombes des accoudoirs de bois pour prier, en s’asseyant au passage sur les dalles funéraires. Et à vrai dire on se bouscule un peu. Car au Moyen Age le cimetière est un lieu de grande fréquentation. On a toutes les chances de traverser le cimetière au moins une fois par jour. Et y faire ses petites affaires. Car ils sont nombreux à faire commerce de pains, de poissons, viandes, là étalés sur les tombes. Les artisans eux-mêmes n’hésitent pas à installer leur atelier. Le curé y fait école et dans certains coins à l’abri des herbes hautes, des parties de boules ont lieu avec la plus grande ferveur. Certains vont même jusqu’à y bâtir leur résidence, sans doute très pratique pour le futur. Mais le cimetière est aussi le lieu de pratiques inavouables : les prostituées aguichent les passants, les criminels, sûrs d’y trouver un lieu d’asile s’y réfugient. Et quand, lassés de tourner en rond, ils quittent l’enceinte, sont par malheur attrapés par les gardes, eh bien ils peuvent être emprisonnés sur place dans une cellule de pierre accolé à l’église. Bref le cimetière sert à tout !

Vous pouvez trouver cet ouvrage à la cote : Cat M 2010-9

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