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Les 850 ans de Notre-Dame de Paris

Un très bel ouvrage, fruit du travail collectif de près de cinquante chercheurs, enseignants, doctorants en histoire de l’art médiéval est paru aux éditions la Nuée bleue.

« Notre-Dame de Paris » sous la direction scientifique de Dany Sandron, Jean-Pierre Cartier et Gérard Pelletier est une somme de savoirs indispensable à tout étudiant dans la discipline ou au simple curieux avide d’érudition.

 Sébastien Gougibus, doctorant en histoire de l’art médiéval à Paris-Sorbonne a participé à la rédaction du livre pour les fenêtres hautes de la cathédrale et a bien voulu se prêter à un jeu de questions/réponses sur l’ouvrage :

- En quoi Notre-Dame de Paris, dont l’évêque Maurice de Sully initie en 1163 le chantier, se différencie de l’architecture de la période antérieure ?

« Notre-Dame de Paris n’est pas le premier édifice gothique construit. Cette nouvelle architecture naît et se développe dans le nord de la France, de Sens à Arras en passant par Paris et la Normandie. Il est devenu traditionnel de voir dans la basilique de Saint-Denis et dans la cathédrale Saint-Etienne de Sens les deux premiers monuments de ce nouveau style architectural, chacun porteur d’innovations promises à une descendance féconde. Cette première génération, qui s’élève à partir des années 1135-1140, ouvre la voie aux réalisations ambitieuses à Noyon, Laon, Reims (dans un premier projet qui disparaîtra lors de la construction de l’édifice actuel quelques décennies plus tard).

A Paris même, le chantier du nouveau chœur du prieuré clunisien de Saint-Martin-des-Champs, daté des années 1130, aujourd’hui Musée des Arts et Métiers, témoigne de ce passage d’une architecture encore romane par bien des aspects à une architecture gothique en voie de définition.
Sur la rive gauche de Paris, le chœur de la grande abbatiale de Saint-Germain-des-Prés est également reconstruit aux alentours des années 1145-1155. Il est consacré en 1163 par le pape Alexandre III au cours d’une cérémonie à laquelle voulut assister Maurice de Sully, évêque du diocèse de Paris depuis 1160. Devant l’hostilité des moines, sourcilleux quant au respect du privilège d’immunité dont bénéficiait l’abbaye, l’évêque dut quitter la cérémonie.

Le contexte de grande effervescence édilitaire qui régnait alors dans la Capitale même ne pouvait que trouver un écho au sein du clergé en charge du diocèse. Le complexe épiscopal de Paris ne devait, en comparaison de ces grandes réalisations, qu’apparaître bien peu en rapport avec l’ascendant hiérarchique revendiqué par l’évêque et le chapitre. En outre, il était impensable que Paris, dont le statut de capitale du royaume était en voie d’affermissement, ne puisse présenter aux yeux de ses habitants et des voyageurs une cathédrale à même de rivaliser avec les plus grands édifices de la chrétienté occidentale.

De fait, si Notre-Dame n’est pas le premier des édifices gothiques, elle fut la cathédrale qui inaugura cette course à la hauteur qui impressionne encore aujourd’hui. C’est d’ailleurs à son propos que nous connaissons l’une des premières critiques de ce mouvement vers la démesure, avec les reproches de Pierre le Chantre.
Car si Notre-Dame se détache des édifices élevés quelques années avant sa construction, c’est par la monumentalité de son parti, ses 120 mètres de long, son vaisseau central encadré de doubles bas-côtés, ses quatre niveaux culminant à une hauteur inédite de 31 mètres pour les voûtes du chœur, et 33 mètres pour celles de la nef.
D’autres cathédrales dépasseront ces chiffres; Amiens, Beauvais verront leurs voûtes s’élancer à plus de 40 mètres quelques décennies plus tard mais il restera toujours dans l’inconscient collectif ce sentiment d’une puissance inégalée de la basilique parisienne.

Il faut aussi se représenter l’effet saisissant que devait produire son architecture, sa façade qui définira un type repris sur les autres chantiers, ses rangées d’arcs-boutants, ses oculi si caractéristiques qu’ils deviendront les marqueurs d’une filiation à Notre-Dame pour les autres églises du diocèse et parfois au-delà.
Tout cela contribue à la place encore éminente qu’occupe Notre-Dame de Paris dans l’histoire de l’architecture médiévale.

- Quels sont les liens de Notre-Dame de Paris avec le pouvoir royal ? La cathédrale se démarque-t-elle de l’abbaye royale de Saint-Denis ?

De prime abord, la cathédrale de Paris ne semble pas bénéficier auprès de la royauté de la position éminente dont jouit Notre-Dame de Reims, auréolée du prestige du sacre, ou de celle de la basilique de Saint-Denis, tombeau de la plupart des rois de France depuis Dagobert.
Néanmoins, plusieurs éléments plaident en faveur d’un rapport privilégié entre les Capétiens et Notre-Dame, particulièrement à partir de la seconde moitié du XIIe siècle, et ce lien transparaît dans plusieurs documents.
Depuis l’avènement d’Hugues Capet, le domaine royal est centré sur le bassin parisien et, si la cour se déplace encore de résidences en résidences, Paris n’en occupe pas moins une place centrale pour le pouvoir. Cette position ne cessera de s’affermir au cours du XIIe siècle qui voit, avec le règne de Philippe Auguste, Paris retrouver son statut de capitale du royaume.

Depuis les premiers temps d’existence du diocèse, la cathédrale, église-mère, se dresse sur la pointe orientale de l’Ile de la Cité.
A l’autre extrémité de l’île, sur la pointe occidentale, les rois prennent le relais des gouverneurs romains et occupent l’espace, avec plus ou moins de régularité selon les conditions politiques du royaume et le déplacement de son centre de gravité. Cette occupation se fait plus pérenne au début du XIIème siècle et l’installation de l’administration royale et du palais s’y fait toujours plus prégnante.

Ainsi, deux pouvoirs se font face, autant alliés que concurrents. Cette proximité ne peut qu’induire une relation toute particulière entre le souverain et le chef de l’institution diocésaine, l’évêque. Deux piliers caractérisent l’action royale à l’égard de l’Eglise, soutien et contrôle.  Le roi veille à établir sa domination sur le clergé et s’assure des revenus auxquels il peut prétendre. En retour, l’évêque, haut personnage de la cour, le conseille et lui apporte son soutien.

Ces relations ne sont pas sans connaître des épisodes de tension, lorsque surviennent des difficultés dans le partage des droits entre les deux puissances sur le territoire de la ville. Mais, en dehors de ces moments difficiles, les documents témoignent de l’attachement des souverains à la cathédrale et des bonnes relations entre le roi et les prélats. Ce fut particulièrement le cas sous Louis VII et Philippe Auguste qui firent bénéficier de leurs attentions le chantier de construction, sans qu’il soit toujours possible de préciser l’étendue des libéralités royales. L’iconographie déployée dans la cathédrale témoigne également du souci du clergé de multiplier les références au pouvoir royal mais, comme le souligne Dany Sandron, en intégrant toujours ces représentations « dans le cadre des missions d’essence religieuse, sous le patronage vigilant des saints tutélaires de la cathédrale ».

- Deux dates phares pour Notre-Dame de Paris, 1163-2013, qui célèbrent 850 ans de chantiers… Quels sont les grands moments de la construction puis de la restauration de la cathédrale ?

De nombreuses dates ont marqué l’histoire de la cathédrale et il serait trop long de toutes les citer ici, nous nous limiterons à celles qui, à nos yeux, revêtent une importance particulière.

Tout d’abord, 1163, date officielle du début de sa construction. Il est probable que le chantier ait été ouvert quelques années auparavant, dès 1160. Mais, la vexation subie par l’évêque lors de sa visite à la consécration de Saint-Germain-des-Prés par le pape explique sans doute que l’histoire ait retenu cette date. Elle correspond, selon les chroniqueurs de l’époque, à la cérémonie de la pose de la première pierre par le pape Alexandre III, toujours lors de son séjour à Paris. Ainsi, l’affront était lavé, Notre-Dame se haussait en dignité à l’égal de Saint-Germain-des-Prés. Il faut bien comprendre l’importance que la société médiévale accordait à ces symboles. Loin d’être une anecdote, cela révèle beaucoup des mentalités médiévales.

1182 est une date importante car elle signe l’entrée en service pourrait-on dire de la cathédrale, avec sa consécration par le légat pontifical. Cette date est cependant loin de signifier la fin de la construction, qui s’étalera encore sur plusieurs décennies.

1240-1250 : moins assurée est la date d’achèvement de la façade. Aucun texte ne marque avec précision la fin du chantier. Et cette fin ne serait que toute relative car les travaux ne vont pas manquer au cours des XIIIe et XIVe siècles. Dès les années 1220, on procède déjà aux premières grandes transformations du parti architectural, avec la modification des fenêtres hautes. A la même époque ou presque commence la construction des chapelles latérales de la nef, mouvement qui se poursuivra jusqu’au XIVe siècle avec celles du chœur.

Bien d’autres temps forts rythmeront la vie du monument. Mais, pour en citer encore quelques uns, je commencerais par les outrages dont va souffrir Notre-Dame, comme tant d’autres édifices séculaires, pendant les temps troublés de la Révolution.

En septembre et en octobre 1793 commença la destruction des sculptures, celles des portails, de la galerie des rois. Les restes du massacre resteront abandonnés sur la voie publique pendant plusieurs années, jusqu’à ce qu’en 1796, ils fussent mis en adjudication et achetés par un entrepreneur. Des découvertes successives de ces vestiges, dont la plus importante en 1977, sont aujourd’hui conservées et exposées au Musée National du Moyen Âge.

La date du 2 décembre 1804 fait également partie de ces grands évènements de l’histoire nationale et du monument, avec le sacre de Napoléon, dont tout le monde connaît la représentation par Jacques-Louis David, aujourd’hui au Louvre.

Le XIXe siècle sera celui de la renaissance d’un édifice lourdement endommagé par son histoire récente.

Citons 1831, année de parution du roman de Victor Hugo dont le succès retentissant rejaillit sur la cathédrale, pointant de fait son état préoccupant.

Enfin, 1844, année de la désignation de Lassus et Viollet-le-Duc comme lauréats du concours organisé pour la restauration qui a faire naître le monument tel que nous le connaissons aujourd’hui.

- Qui sont les grands maîtres d’œuvre ou architectes de cet immense chantier médiéval ? A-t-on idée des équipes mobilisées et des différents corps de métiers affectés au chantier ?

En cette deuxième moitié du XIIe siècle qui voit l’édification de Notre-Dame, la figure de l’architecte n’avait pas encore émergé et les grands maîtres d’œuvre de cette époque restent plongés dans l’obscurité. Comme pour Saint-Germain-des-Prés ou la basilique de Suger, nous ne connaissons rien des architectes  pour la période de construction du gros œuvre.
L’analyse archéologique et architecturale du monument a toutefois permis de dégager plusieurs grandes phases de construction et d’émettre l’hypothèse de l’existence d’au moins cinq grandes personnalités chargées du chantier, depuis l’architecte ayant défini les grandes lignes du projet et supervisé les débuts de la construction du chœur, à celui qui acheva l’édification de la façade occidentale.

Vous pourrez retrouver l’analyse de ces grandes étapes dans le chapitre dédié de l’ouvrage.
La situation apparaît sous un jour différent à partir du milieu du XIIIe siècle. Nous possédons, à partir de cette époque, les noms de plusieurs grands architectes ayant œuvré sur la cathédrale, pour l’entretien ou les grandes transformations qui ont rythmé la vie de Notre-Dame jusqu’au XIVème siècle.

Les architectes qui apparaissent au gré des documents sont des maîtres connus, engagés sur de nombreux autres chantiers de construction, tel Pierre de Montreuil pour la façade du bras sud du transept, ou Raymond du Temple. Autant que de l’importance du prestige que conserve à ces époques Notre-Dame, qui lui permet d’attirer à elle les meilleurs talents, cette évolution est révélatrice du changement de dimension de l’architecte devenu un notable, dont l’attitude a pu faire parfois l’objet de quolibets.

Concernant les équipes, maçons, charpentiers, et bien d’autres corps de métiers étaient présents sur le chantier. Ce que nous venons de dire concernant l’anonymat des architectes à la fin du XIIe et au début du XIIIe est tout aussi valable pour les autres intervenants. Une évolution est également perceptible, sans doute en lien avec celle du métier d’architecte, c’est l’apparition de l’appareilleur, qui était la personne chargée de traduire les plans et dessins de l’architecte en gabarits, modèles, patrons à destination des tailleurs de pierre.

Enfin, la loge, ce lieu où les équipes se réunissaient et où les outils pouvaient être entreposés, est mentionnée pour la première fois à Notre-Dame en 1283. Cette loge pouvait également sans doute permettre aux sculpteurs, tailleurs de pierre, de poursuivre le travail en hiver, ce qui n’était pas toujours le cas à l’époque romane.

- Quelles sont, au XIXe siècle, les contributions de Viollet-Le-Duc à la cathédrale telle que nous la connaissons aujourd’hui ?

Les campagnes de restauration conduites par Lassus et Viollet-le-Duc, puis par Viollet-le-Duc seul, ont marqué d’une empreinte très profonde le monument. La pertinence des restaurations menées par le duo d’architectes ont et font toujours l’objet de discussions et critiques. Sans aller jusqu’à évoquer la cathédrale d’aujourd’hui comme une création du XIXème siècle, il est vrai que le monument tel qu’il nous est offert à la contemplation de nos jours ne correspond plus à l’édifice d’une époque déterminée.

Il en est ainsi de la grande transformation opérée par Viollet-le-Duc pour restituer les oculi du troisième niveau, détruits lors de l’agrandissement des fenêtres hautes dans les années 1220. Lors des restaurations des parties hautes de Notre-Dame, la découverte de vestiges de ces oculi, noyés dans le blocage des maçonneries, a permis d’améliorer la connaissance que nous possédions de la cathédrale, levant le voile sur l’existence dans les débuts de l’édifice, d’un niveau intermédiaire entre les tribunes et les fenêtres hautes.

Si l’intérêt scientifique de ces découvertes n’est plus à démontrer, il n’en est pas de même de la décision de l’architecte de restituer dans les travées autour de la croisée du transept, cette élévation primitive. Outre des approximations dans cette restitution, en raison des connaissances imparfaites de l’époque, nous pouvons observer aujourd’hui une élévation faisant cohabiter des éléments de périodes différentes.

D’autres critiques peuvent être formulées concernant la restitution par Viollet-le-Duc des fenêtres éclairant les tribunes dans le chœur. Après un premier projet, sans aucune consistance archéologique, mis en place et désavoué par la Commission des monuments historiques, la création d’oculi sur des bases scientifiques nettement moins assurées que pour ceux du troisième niveau, est également contestable.

Toutes ces faiblesses de la restauration ne doivent néanmoins pas faire oublier l’immense travail effectué par les deux architectes et leurs équipes. L’étude du monument, le remplacement des éléments sculptés dans un souci de véracité historique, la consolidation du bâti sont à mettre au crédit de ce gigantesque chantier. Et il faut sans doute se garder de dresser à l’aune de nos conceptions modernes le bilan d’une époque où l’archéologie et l’étude des monuments en étaient encore à leurs premiers pas. Le chemin parcouru depuis les restaurations malheureuses effectuées, au début du XIXe siècle, à la basilique de Saint-Denis est à cet égard appréciable. »

Ce livre phare est disponible dans la salle de lecture de  la bibliothèque Michelet en plusieurs exemplaires : 726.6 CAR et 4 JE 219

Bonne lecture !

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