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A propos de La société de la fatigue

Soyez votre propre bourreau !

Nous venons juste d‘entrer dans une nouvelle ère… Encore !.. Elles s’enchaînent si vite, que nous ne nous en sommes même pas aperçus… C’est le constat du livre du philosophe allemand, d’origine coréenne, Byung-Chul Han, La Société de la fatigue.

Byung-Chul Han (@ByungChulHans) | Twitter

Byung-Chul Han (@ByungChulHans) | Twitter

La société de la discipline (sur laquelle a porté tout le travail de Michel Foucault), vient de céder la place selon Byung-Chul Han, à une société de la performance, où le travail, la construction de l’individu ne sont plus la résultante dialectique d’une contrainte imposée par un tiers extérieur, précipitant toujours la nécessité de l’action, de la révolte dans notre société. Cette négativité, ce principe dialectique, cette « énergie noire », qui appelle la réaction, n’aurait plus lieu d’être…

Nous serions, selon Byung-Chul Han, dans cette société libérale, prisonnier de nous-même, livrés à notre seule volonté désormais sans limites, vouer à nous dépasser. Nous avons perdu cet horizon qu’était l’altérité, qui nous inquiétait, nous surprenait, nous déplaçait sans cesse hors de nous-même.

Ce nouveau « sujet performant« , comme le nomme l’auteur « n’a plus d’instance de domination extérieure qui le force à travailler et l’exploite. Il n’est assujetti à personne si ce n’est à lui-même. La suppression de l’instance de domination extérieure ne supprime toutefois pas la structure contraignante. Elle fait s’écrouler la liberté et la contrainte. Le sujet performant se livre librement à la contrainte pour maximiser son rendement. Il s’exploite lui-même. L’auto-exploitation est plus efficace que l’exploitation par un tiers dans la mesure où elle est accompagnée d’un sentiment de liberté trompeur. » (p.32)

Ce désir absolu de n’être que soi (où est la passion d’être un autre ?), d’être son auto-évaluateur ne serait rien d’autre qu’un nouvel esclavage post-moderne. Mais celui-ci est à l’intérieur de nous, comme une manie, plus fort que tout, sans limites…

Courir en panique, et sans espoir de rattraper vraiment ce Moi idéal, devient une sorte de morale, qu’on ne peut contredire, puisqu’elle n’émane que de nous-même, de cette injonction à se vivre pleinement.

On voit donc que c’est d’un excès de positivité que viendra notre péril : « Pouvoir sans limite est le verbe positif de la société de la performance » (p. 52). Quel bénéfice incommensurable pour notre société qui n’a plus aucune contrainte à exercer pour pousser l’individu à donner le meilleur de lui-même !..

Une immense fatigue plombe cet individu positif, comme une nouvelle maladie de la société. Pas d’autre explication, selon Byung-Chul Han aux nouvelles pathologies sociales désormais massives : le Burn-Out, le TDAH (trouble de déficit de l’attention-hyperactivité), ou la dépression (impossibilité d’être à la hauteur de soi-même) que l’auteur voit comme une fatigue « de créer et de pouvoir«  (p.56).  Ce « trop-plein de même«  (p.50) nous mène à une rupture d’autant plus violente et profonde qu’il n’y plus désormais aucune instance à laquelle imputer la faute.

Cette absence de négativité transforme la pensée en calcul (p.79). Le calcul est le propre d’un ordinateur que rien ne saurait arrêter. Le sujet performant se cale lui-même sur le temps-machine, ce temps sans interruption, du mouvement et de la production. Seul un brusque blackout du système central (le Burn-Out, l’infarctus) peut faire cesser cette inflation de positivité.

La Société de la fatigue pose en une centaine de pages le cinglant constat d’une sorte d’individualisme forcené et suicidaire.

Le livre pose rapidement et simplement les lignes d’une réflexion sur les mutations, nouvelles formes d’exploitation et d’asservissement de la société libérale. Il propose en creux, et comme en écho, une réflexion sur la liberté : Que se  passe-t- il quand l’individu s’est affranchi de toutes ses entraves, de toute négativité ? Cette liberté totale lui-est-elle vivable, supportable, que va-t-il en faire, peut-il le supporter, va-t-il s’inventer de nouvelles dépendances ?

La Société de la fatigue

La Société de la fatigue

 

La Société de la fatigue, Byung-Chul Han, Circé 2014 (213 p.)
disponible à la bibliothèque Clignancourt sous la cote 128 HAN

Article en lien: Philosophie magazine N°88 d’avril 2015 disponible à la bibliothèque Clignancourt dans l’Espace Généralités

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