Archive

Articles taggués ‘histoire de l’éducation’

Note de lecture sur La lecture

La lecture / Jin Si Yan ; Jean-François Sené, Presses artistiques et littéraires de Shanghai, Paris, Desclée de Brouwer, 2012, 183 p.

«Nuit, je te suis. Je retourne à des lointains infinis, je marche vers le proche le plus lointain. »

« L’homme devrait jouir de la liberté. Plus encore devrait-il comprendre ce qu’est la liberté. Et dans le mot liberté j’y vois, moi, liber, désignant le livre en latin. » (Jin Si Yan )

Dans la première partie, Serrer la main des ancêtres, Jin Si Yan évoque ses souvenirs à partir de son enfance au milieu des années 60, c’est-à-dire au début de la révolution culturelle. À l’époque, seuls les écrits de Mao, Lénine, Marx, Engels avaient droit de cité. Les autres livres étaient enfermés dans les bibliothèques ou brûlés. Mais Jin Si Yan se souvient des lectures que son père psalmodiait à ses filles en cachette. Il leur faisait découvrir tant les classiques chinois antiques que Hamlet ou Platon. Il disait : « Serrez la main des ancêtres et le chemin de vos vies sera tracé. » C’est son père et surtout son grand-père, professeur d’école « stigmatisé pour avoir acheté des champs », qui lui apprirent à lire et à calligraphier.

Traditionnellement, pour la plupart des filles, lire ou aller à l’école était moins indispensable que savoir tisser mais la mère de Jin Si Yan ne voulut pas que sa fille soit tisserande. C’est ainsi que Jin Si Yan, grâce à son amour de la lecture, put poursuivre ses études bien au-delà de l’école et devenir plus tard institutrice puis professeur de littérature chinoise en France…

Mélange émouvant et merveilleux de souvenirs personnels et de rappels de lectures faisant appel à la mémoire collective, le récit de Jin Si Yan constitue pour le lecteur une sorte d’initiation à la civilisation chinoise à travers :

-l’histoire du livre et de ses divers supports : carapaces de tortues, vases de bronze, sur pierre, sur tablettes de bois et de bambou, l’invention du papier attribuée à Cai Lun ;

-la pensée chinoise : Confucius, Lao Zi, le taoïste Dongfang Shuo, le Sūtra du Lotus (Bouddha, Maitreya et ses disciples), les maîtres bouddhistes (Zhi Xu …) ;

-la mythologie : mythe de Pan Gu, empereurs légendaires Fu Xi et sa sœur Nüwa, L’Empereur Jaune  Huang et son devin à quatre yeux Cang Jie, Zhongli Quan (un des 8 immortels) mythe des constellations de la Tisserande et du Bouvier ;

Par inconnu (http://classes.bnf.fr/dossiecr/my-chine.htm) [Public domain], via Wikimedia Commons

-les grandes encyclopédies et la littérature classique et moderne (voir quelques titres ci-dessous) ;

-d’autres figures d’artistes remarquables : calligraphes, lettrés, poètes, peintres, etc. dont Han Yu, Zhang Zhi, Su Dongbo, et une femme, Cai Wenji, également musicienne.

Cai Wenji. Domaine public. Via Wikimedia commons.

Les sauts allègres d’une période à une autre ainsi que les nombreux chevauchements entre anecdotes historiques et légendaires, peuvent paraître assez déroutants, surtout si l’on n’a pas la moindre idée de la chronologie générale de l’histoire de la Chine depuis les temps mythologiques et la succession des différentes dynasties jusqu’à l’époque contemporaine. Mais n’est-ce pas le meilleur moyen de nous faire partager son « vertige de la lecture » en plongeant dans l’océan et en effaçant les limites séparant le temps et l’espace ? En stimulant ainsi l’imaginaire du lecteur, Jin Si Yan donne envie d’en connaître davantage et de se familiariser avec ce patrimoine culturel immense que le temps et les multiples vicissitudes politiques n’ont jamais réussi à effacer.

Principaux noms et titres d’œuvres cités :

Classiques chinois (d’obédience confucéenne) : Les Quatre Livres, Entretiens de Confucius ; Les Cinq Classiques, Livre des rites, Livre des Mutations (Yi Jing), Livre le plus vénérable, Livre des Odes, Le Cérémonial
Annales des Printemps et des Automnes (Lüshi Chunqiu)
Lao Zi (Lao Tseu) : Livre de la Voie et de la Vertu (Dao De Jing)
Hanfeizi (Han Fei Zi) : Yinshu yanshuo
L’Encyclopédie de l’ère Yongle

Par Asb (Transferred from de.wikipedia). [Public domain], de Wikimedia Commons


La Bibliothèque complète en quatre sections (Siku quanshu)
Liu Yi Qing : Anecdotes contemporaines et nouveaux propos (Shishuoxinyu)
Xiao Ji : Grand système des cinq agents (Wuxing dayi)
Cao Xueqin : Le Rêve du Pavillon rouge (Hóng lóu mèng)
Fleur en fiole d’or (Jin Ping Mei)
Li Ruzhen : Romance des fleurs en miroir  

*

Dans la seconde partie, La lecture, cette drogue douce, Jean-François Sené se souvient des premières lectures qui ont marqué son enfance, notamment en classe où l’un de ses instituteurs avait l’habitude de lire à haute voix telle fable de Jean de La Fontaine, ou des extraits d’oeuvres de Selma Lagerlöf, Marcel Aymé, Louis Pergaud, Jules Renard, Jack London, James Oliver Curwood, Robert Louis Stevenson, Jules Verne… et cela sans les commenter ni en faire un exercice de travail, simplement pour éveiller la curiosité et donner l’envie de poursuivre la lecture.

Pour Jean-François Sené, le plaisir de la lecture, et de la lecture à haute voix en particulier, provient, de son caractère désintéressé, mais également du pouvoir magique, hypnotique, lié au pouvoir de l’oralité. Les contes des Mille et Une nuits et le personnage de Schéhérazade en fournissent un bon exemple, tout comme celui de Flaubert et de son « gueuloir ».

Si l’écrivain, le poète travaille son texte en musicien, à chaque lecteur d’en être l’interprète ou le co-auteur et de recréer à chaque fois un nouveau texte. Chaque partie de cet essai tourne autour d’un aspect de la lecture, le dépaysement, la connaissance de l’autre, la bibliothèque, l’écriture, etc., chaque thème étant introduit par une citation d’auteur. Ainsi après Alain, Shakespeare, Montaigne…, Mme de Sévigné nous rappelle que la lecture apprend aussi à écrire, ce qui en ce siècle où l’image et le son prédominent, devrait nous inciter à revenir à des formes plus lentes et plus riches de divertissements instructifs.

Pour J.-F. Sené, peu importe de quelle manière vient le goût de lire, cela peut être par l’intermédiaire d’albums illustrés ou de bandes dessinées.

Mais il est des cas où le plaisir fragile de la lecture risque de s’émousser ou d’être détruit, soit par excès d’exégèse ou de vice de lecture critique, soit par certaines méthodes d’apprentissage fastidieuses, ou encore si le but est de transmettre un message édifiant.

S’inspirant de Cicéron et de sa conception du bonheur, J.-F. Sené consacre ailleurs quelques belles pages aux bibliothèques, lieux ouverts ainsi que des jardins (Bibliothèque d’Alexandrie, Eco, Borges, Journal intime de Samuel Pepys).

La rencontre de deux auteurs, l’un chinois et l’autre français, qui fait l’originalité de la collection « Proches Lointains », ne serait pas pleinement réalisée si Jean-François Sené ne parlait pas (comme Jin Si Yan l’a fait en première partie en évoquant ses contacts avec l’Occident) de son vif intérêt pour la Chine où il a voyagé à plusieurs reprises. Il se souvient notamment de son émerveillement devant une librairie de Shanghai, en ressortant avec un recueil de nouvelles de Lu Xun. J.-F. Sené ne manque pas de louer chaleureusement le travail des traducteurs grâce à qui les grands auteurs et poètes classiques aussi bien que des livres de littérature populaire de l’Asie et de la Chine commencent à affleurer en Occident, tandis que les Chinois prennent plaisir à lire la littérature et la poésie occidentale.

Au XVIe siècle, le missionnaire Matteo Ricci, surnommé le « lettré d’Occident », auteur d’un Traité de l’Amitié, apparaissait comme un précurseur dans ce rapprochement des cultures. Au XXIe siècle, François Cheng, comme Jin Si Yan, par exemple, sont passés maîtres de tels « dialogues transculturels ».

Ce très riche double essai sur la lecture (dont je n’ai fait que donner un bref et partiel aperçu), ouvre à la reconnaissance de l’universalité des sentiments : « C’est aussi le pouvoir ou la fonction de la lecture : vous aider à accueillir vos frères humains tels qu’ils sont, à vous identifier à eux et à mieux vous connaître en vous montrant que les espérances et les passions qui les hantent sont universelles. » (Jean-François Sené)

Nathalie Cousin
septembre 2012

————————————————————————————————————————

Quelques ouvrages sur la calligraphie et l’art chinois à la Bibliothèque Michelet :

Billeter, Jean-François.   L’art chinois de l’écriture : essai sur la calligraphie / Jean-François Billeter. Milan : Skira, 2001. Michelet : Magasin    – 709.59 BIL

Escande, Yolaine.   Traités chinois de peinture et de calligraphie. 1. Les textes fondateurs (des Han aux Sui) / traduits et commentés par Yolaine Escande. [Paris] : Klincksieck, impr. 2003. Michelet : Magasin    – 8 AA 257-1

Murck, Alfreda.   Words and images : Chinese poetry, calligraphy, and painting / edited by Alfreda Murck and Wen C. Fong. New York : Metropolitan Museum of Art, c1991. Michelet : Magasin    – 4 AA 10

Polastron, Lucien Xavier. Le trésor des lettrés / Lucien X. Polastron. Paris : Imprimerie nationale éd., impr. 2009. Michelet : Magasin    – 4 AA 349

———————————————————————————————————————–

Tous nos remerciements à Jean-François Sené.

Les manuels ont une histoire : présentation de quelques manuels incontournables

Depuis qu’il y a enseignement, il existe des manuels. « In Quarto » propose de se pencher sur trois manuels importants dans l’enseignement en France :

  • Le Tour de France de deux jeunes enfants. (ARES34406) : Ce manuel du XIXe siècle est un récit qui emmène les jeunes lecteurs à travers la France en suivant les pérégrinations de deux enfants. C’est un prétexte pour apprendre la géographie, mais aussi l’histoire et toutes les autres disciplines. On retiendra la volonté d’inculquer profondément le sentiment patriotique, notamment par le rappel de la perte de l’Alsace et de la Lorraine par la France après la guerre de  1870 (les deux personnages principaux, André et Julien, sont d’ailleurs lorrains). Le manuel véhicule les préjugés de l’époque – par exemple sur le racisme. Il fonctionne de façon ludique. La période de sa première parution est marquée par deux mouvements : la forte scolarisation en primaire après les lois Ferry d’une part et le développement de l’industrie de l’édition d’autre part. Le Tour de France est un succès en terme de tirage. Il a marqué de nombreuses générations, jusqu’à la moitié du XXe siècle. Une édition en fac-similé a été publiée pour le centenaire du manuel en 1977.

Plus récemment, d’autres manuels ont marqué l’histoire de l’éducation :

 

  • Le « Malet et Isaac », Histoire est un manuel d’histoire (940.2 MAL) :  Issu de la rencontre entre un historien, Albert Mallet, et un jeune agrégé, Jules Isaac leur travail est devenu une institution. Il a formé en histoire plusieurs générations d’écoliers. Ces manuels proposent une histoire fidèle à la chronologie, à la narration, aux détails sur l’ensemble de la période historique, des premiers hommes à la période contemporaine. Ils sont issus des débats historiographiques du début du XXe siècle et sont fidèles aux différents programmes. Une réédition est proposée par Hachette dans un regroupement en 4 volumes de poche, supprimant les illustrations. Ce livre reprend la dernière édition de 1960. Chacun des volumes couvre une période bien distincte : de la fondation de Rome à 1492 pour le premier, de 1492 à 1789 pour le deuxième, de 1789 à 1848 pour le troisième et de 1848 à 1914 pour le quatrième.

  • Le  « Lagarde et Michard » :  la littérature présentée  en 5 volumes. (ARES 27561-27564, 27565) : présentation des textes classiques à étudier en classe, écrits en français moderne. Les volumes sont eux aussi découpés par périodes. Pour chaque thème, l’ouvrage propose une page de présentation de chaque auteur suivies d’extraits d’œuvres accompagnés d’un appareil didactique pour une utilisation en classe. La présentation des textes fait la part belle aux auteurs, à leur vie et leur psychologie. Les textes peuvent être coupés ou raccourcis. Le manuel propose de nombreuses illustrations.

  •  La Méthode Boscher ou La journée des tout petits (LE CP BEL) est un manuel d’apprentissage de la lecture selon la méthode syllabique. Très utilisée dans les années 1920 à 1950, cette méthode est tombée en désuétude dans les années 1960 avec l’arrivée de la méthode globale. Bien que toujours controversée, la décrédibilisation récente de la méthode globale a poussé Belin a rééditer à de nombreuses reprises la Méthode Boscher, l’accompagnant de divers cahiers d’exercices, ardoises effaçables et autres supports ludiques. Ses illustrations et ses textes d’un autre temps (« Toinon garde ses oies », « allez chercher un béret chez le chapelier », « Leontine a déchiré le galon de son jupon »…) ont conquis de nombreux parents. Son succès est tel, qu’une version de cette méthode est sortie en 2009 pour la console Nintendo DS.

A consulter également en vitrine de la médiathèque Molitor :  Manuel de l’enseignement primaire : pédagogie, théorie et pratique, Eugène Rendu, Hachette, 1881 qui participe du fonds patrimonial de la bibliothèque.

Billet réalisé avec la participation d’Aurélie Gandour.

Métreslékol : un ouvrage à connaître

A partir d’un témoignage personnel, l’auteur aborde diverses questions autour du métier d’enseignant en maternelle et en primaire.

Métrèslékol ou ce métier d’où je viens, de Rita Dahomay est le témoignage d’une enseignante qui a traversé plusieurs décennies dans l’enseignement, en tant que « métrèslékol », directrice d’école, engagée dans le combat d’une nouvelle pédagogie et dans les combats politiques.

Témoignage présenté sous forme de cahiers plutôt que de parties, alternant récit subjectif et encarts documentés – sur l’historique de l’école normale de Guadeloupe ; sur une expérience d’enseignement préscolaire… -, l’ouvrage se termine par une bibliographie d’études, d’essais et de poésie.

Un parcours personnel à la croisée de trajectoires pédagogiques, politiques et locales en Guadeloupe. Des apports autobiographiques, de l’enfance et de l’éducation, des souvenirs de l’école normale, des premières rentrées… Au final, des écrits de « métreslékol ».

Mémoires d’Auteuil : se rappeler l’histoire de l’école normale devenue IUFM

Mémoires d’Auteuil est un groupe formé par d’anciens enseignants de l’IUFM de Paris et de l’École normale d’instituteurs d’Auteuil, qui se proposent de refaire vivre l’histoire du site Molitor, à partir des documents préservés. Différentes actions sont menées :

  • Rappeler l’histoire des institutions et de la formation des enseignants. Grâce aux travaux et aux publications conservés, découvrir la vie quotidienne des stagiaires et les voyages réalisés par de nombreuses promotions de normaliens.
  • Effectuer un travail d’inventaire des monographies de 1925 à 1981, référencer les notes de voyage des normaliens ainsi que l’ensemble des collections photographiques conservées depuis 1882, garder la mémoire des matériels pédagogiques (sciences, beaux-arts, …).
  • Organiser des expositions, comme « Mémoires d’Auteuil » en 2009 à Molitor et “Dessin et Arts Plastiques à Auteuil depuis 1872” en 2010 à Molitor puis jusqu’en février 2011 sur le site Batignolles.
L’ensemble de ce travail est présenté sur le site internet memoiresdauteuil.free.fr et enrichi régulièrement, notamment grâce aux apports constants et bienvenus des anciens élèves ou enseignants de l’établissement.

Le groupe Mémoires d’Auteuil est présent à Molitor le mardi après-midi (bureau C106).

Retour vers le passé : les travaux d’aiguilles pour les filles

Page de titreBref rappel historique

A la fin du 19e siècle, les lois Ferry et Guizot encadrent l’enseignement en France. Ainsi, Jules Ferry en 1882 modifie les programmes en y introduisant les sciences et les langues vivantes, la gymnastique (exercices militaires) pour les garçons et la couture pour les filles.

L’objectif est simple : former la future mère et l’épouse qui sont les deux piliers de la famille, élément fondamental de la nation.

Cet enseignement est à la fois sexiste, puisqu’il est exclusivement réservé aux filles dans la perspective de leur vie domestique de femme, mais aussi éducatif.  En effet, à partie de 1923, cet enseignement se présente en deux parties : une partie pratique et une autre rattachée à la géométrie.
En 1984-85, les leçons de coutures sont remplacées par des cours de technologie dispensés aussi bien aux filles qu’aux garçons.

Pour être une bonne ménagère, il fallait savoir,


dans un premier temps, raccommoder
Raccommodage

Suivant un intitulé d’exercice, les enseignants vérifiaient que les jeunes filles savaient « réparer ».

Ils évaluaient ainsi leur dextérité et leur habileté.









Puis, dans un second temps, reproduire un modèle.

Bonnet

Suivant un schéma explicatif, les jeunes filles devaient produire un objet.

Il s’agissait dévaluer à la fois leur dextérité mais aussi leur capacité à reproduire une forme géométrique.



Pour en savoir plus :

Revue Spirale, n°14, 1995
Le travail manuel masculin au cours moyen


Ces documents sont conservés dans les réserves du site Batignolles.