Archive

Articles taggués ‘préhistoire’

À propos de « La grotte des rêves perdus » : archéologie, histoire de l’art, cinéma, musique

Je n’aurais pas eu la témérité de proposer cet article si je n’avais pas éprouvé un véritable coup de cœur pour le film La grotte des rêves perdus. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu, dépêchez-vous, il est encore temps, sinon, il faudra vous contenter de la sortie prochaine du DVD.

Il fallait s’appeler Werner Herzog pour réussir à obtenir l’autorisation exceptionnelle de tourner ce remarquable documentaire sur la grotte Chauvet, découverte en 1994 par trois spéléologues : Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire. Cette grotte ornée, située en Ardèche à Vallon-Pont-d’Arc, ne sera jamais ouverte au public pour des raisons de conservation mais un fac-similé doit ouvrir en 2014.

En attendant, la technologie en 3D trouve avec ce film sa pleine justification, permettant au spectateur d’apprécier comme s’il y était les reliefs des sols aux plafonds, ainsi que les contours et les modelés des œuvres, dessins, gravures, peintures, qui s’inscrivent souvent dans la forme même des parois rocheuses. De plus, pour mettre en valeur les peintures, le réalisateur a accordé « une grande importance aux effets de lumière et de clair obscur. »

Si l’on ne connaît pas la grotte Chauvet, le film constitue une excellente initiation grâce également aux explications et commentaires fournis par des chercheurs éminents parmi lesquels Jean Clottes, Jean-Michel Geneste, Gilles Tosello, Carole Fritz, Dominique Baffier…

Due au compositeur et violoncelliste néerlandais contemporain Ernst Reijseger, la musique du film tient une grande place dans La grotte des rêves perdus, (en anglais Cave Of Forgotten Dreams) bien qu’elle puisse s’écouter indépendamment.

La musique contribue à recréer l’ambiance, l’atmosphère mystérieuse et envoûtante de la grotte. Mêlant passé et présent, échos de diverses traditions, la musique fait un pont pour traverser le temps et renforcer les liens qui peuvent nous unir à l’esprit des humains qui nous ont précédés. Elle nous rend ceux-ci plus proches et plus présents malgré la distance temporelle. Les passages de musique chorale continue, sans paroles, au tempo assez lent, formée d’accords tournoyant dans l’espace explorant tous les registres jusque dans les extrêmes aigus pourraient faire penser par moments à Stimmung de Stockhausen ou parfois à des musiques plus anciennes. Ces chœurs alternent avec des morceaux de musique

instrumentale aux multiples effets de sonorités aux multiples recherches de sonorités : cordes et violoncelle joués par le compositeur, piano, flûteau (penny whistle), orgue, ce dernier conférant une dimension mystique et sacrée. Belle, méditative, contemplative, la musique accompagne parfaitement bien le mouvement des caméras sur les magnifiques représentations animalières qui font la gloire de la grotte Chauvet : rhinocéros, félins (lions, panthère), mammouths, ours, bisons, aurochs, bouquetins, chevaux, mégacéros, etc.

Pour filmer dans des conditions souvent difficiles, en se pliant à des règles drastiques, les cameramen ont dû faire preuve, durant tout le tournage, d’une grande ingéniosité doublée d’un infini respect.

A Chauvet, les datations au carbone 14 à partir des échantillons pariétaux prélevés ont (jusqu’ici) déterminé leur appartenance à deux grandes périodes d’occupation très anciennes, l’une au cours de l’Aurignatien, de 33 000 à 29 000 ans ans 14C BP, l’autre au cours du Gravettien entre 27 000 et 24 500 ans 14C BP (Before Present). Ceci est un des points (et loin d’être le seul) qui a suscité le plus d’étonnement : ainsi, les chefs-d’œuvre de Chauvet, tout en étant deux fois plus anciens que ceux de Lascaux par exemple (appartenant au Solutréen ou au Magdalénien) – seraient tout aussi élaborés et aboutis dans leur expression, leur composition et leurs techniques… Une apogée qui laisserait supposer des origines encore plus lointaines…

Le film comporte une séquence musicale inattendue, où l’un des chercheurs (Wulf Hein) joue quelques notes sur une flûte préhistorique reconstituée à partir de quelques fragments retrouvés récemment en Allemagne  : il s’agirait de la flûte la plus ancienne retrouvée à ce jour ?, ca 35 000 ans BP.

« Chaque découverte majeure apporte des nouveautés et des réajustements de nos connaissances. Ce fut le cas avec la grotte Chauvet. (…) On devrait toujours ajouter : « Dans l’état actuel de nos connaissances » ou « jusqu’à plus ample informé » et garder à l’esprit l’immensité de notre ignorance. » (Cf. La grotte Chauvet : l’art des origines, sous la dir. de Jean Clottes).

Depuis sa découverte, la grotte Chauvet est l’objet d’incessantes discussions, travaux et recherches scientifiques pluridisciplinaires. Elle suscite de nouvelles questions et de nouvelles thèses et hypothèses, des interprétations divergentes, en remet parfois en cause d’autres plus anciennes ou les réhabilite.

Sans être spécialiste de l’art pariétal, voir un film comme La grotte des rêves perdus, c’est aussi s’accorder le droit de se faire sa propre idée, d’admirer, de s’émerveiller, de rêver. « […] l’Homme est l’être du monde qui se passionne pour la plus inutile (matériellement) et la plus nécessaire des contemplations, pourvu qu’elle lui fasse, par le rêve, franchir l’étroite barrière de l’immédiat, et s’enfoncer dans ce mystérieux Cosmos des choses qui ne le regardent pas et qu’il ne saurait manger. » (Abbé H. Breuil, Quatre cents siècles d’art pariétal).

L’Abbé Breuil commençait cet ouvrage par la représentation d’ « une très ancienne jeune fille » en train de marcher. Je ne peux pas m’empêcher de rapprocher cette « Dame blanche » (qui elle aussi à donné lieu à de multiples interprétations) de l’une des découvertes les plus émouvantes de la Grotte Chauvet : des empreintes de pieds d’un très ancien pré-adolescent…

C’est sur leurs traces que nous marchons. Alors peut-être, faisant nôtre la part de rêve, même celle des rêves perdus de l’« homo spiritualis », que nous portons en nous, nous entrerons de plain-pied dans le temps des rêves retrouvés.

Pour aller plus loin, nous vous proposons une bibliographie de la grotte Chauvet

Nous adressons nos sincères remerciements au compositeur Ernst Reijseger et au photographe Krijn van Noordwijk.

Photos :
- Ernst Reijseger : © Krijn van Noordwijk (courtesy Ernst Reijseger et Krijn van Noordwijk),
– chevaux de la grotte Chauvet : Wikimedia commons. Domaine public